Choisir son école d'avocat ? C'est possible !

Publié sur LINKEDIN, par Stéphane BALLER, Partner - EY Société d'Avocats - Development - Education - Talent Sourcing

Choisir son école d'avocat ? C'est possible ! IXAD Lille : retourner à l’Université pour être acteur de sa future pratique ?

 

Avant les résultats du CRFPA nous avons construit sur LinkedIn un argumentaire en plusieurs épisodes afin d’aider les futurs élèves avocats à choisir leur école d’avocats en prenant un premier exemple, celui de l’HEDAC l’école avec laquelle j’ai le plaisir de collaborer depuis quelques années puis l’ERAGE celle qui a certainement innové en premier sur le marché .

Nous avons dans l’intervalle demandé à rencontrer d’autres écoles dont certaines ont déjà répondu favorablement – Paris, Lyon, et Montpellier – alors que d’autres doivent être rassurées pour bien comprendre notre démarche que nous voulons informative.

C’est pour cela que nous avons répondu favorablement à la demande de Dalloz Avocats pour publier en novembre dernier un résumé des critères de choix avec l’objectif d’une deuxième publication mettant en valeur les initiatives et les choix des écoles que nous aurons rencontrées.

En attendant que les élèves avocats et nos confrères rassurent les indécis, commençons avec celles qui ont répondu spontanément et après l’HEDAC et l’ERAGE partons dans les Hauts de France pour la semaine du numérique organisée par l’IXAD basée à Lille !

L’IXAD est l’une des rares école d’avocats à taille humaine – une centaine d’élèves avocats pour 4 257 confrères installés dans le ressort couvert par l’école des cours d’appel d’Amiens, de Douai et de Rouen - située sur un campus Universitaire en plein centre-ville. On pourrait s’attendre à un enseignement classique, mais depuis deux ans son Président le Bâtonnier Patrick Delahay et sa Directrice Karine Losfeld ont décidé de donner une nouvelle impulsion à l’école pour rejoindre l’ERAGE, l’HEDAC et l’EFB dans la course à l’innovation en adoptant, lorsque cela était possible, la pédagogie inversée, en préparant tous les élèves avocats au virage du numérique avec pour la deuxième année consécutive une semaine dédiée à la découverte de ces changements[1] et un mois consacré à construire en mode projet un cabinet d’avocat « comme dans la vraie vie ».

Si ce n’est l’impératif de l’ordonnancement des 18 mois d’école, caractéristique des écoles d’avocats aux effectifs réduits, et un suivi individuel de proximité qui permet d’intégrer au CAPA le contrôle continu, mais pourrait paraître trop scolaire à certains, l’IXAD a tout pour faire vivre une expérience d’apprentissage adaptée à l’évolution du marché du droit.

Apprendre par la pratique

Lorsque j’ai interrogé Karine Losfeld sur l’originalité de son école, elle m’a répondu spontanément : « je vais assister à des concours d’innovation pédagogique, mais comment y figurer en bonne place quand vous devez apprendre à des élèves avocats la plaidoirie, la déontologie ou élaborer des ateliers de négociation dans le cadre du référentiel imposé par le Conseil National des Barreaux ? ».

La réponse était modeste puisque le choix de l’alternance pédagogique serait systématisé pour 2019, afin de permettre, y compris pour les enseignements dits classiques, une véritable prise en compte de la pratique. La déontologie par exemple intègrera l’impact des plate formes d’intermédiation, de la RGPD ou encore des espaces de co-working à partir des notions classiques. La pédagogie inversée fait aussi son entrée, avec en guise de bienvenue une séance de lecture du Règlement Intérieur National et un premier QCM de compréhension, puis en fin de parcours une épreuve de groupe qui sera évaluée par 3 bâtonniers ! Nous l’avons testé à la plénière d’ouverture de la semaine digitale : cela marche !

Aussi dans un ordre bien choisi, se succèdent dans le temps des périodes et/ou enseignements « uniques » et des périodes et/ou enseignements « fil rouge », qui forment une alternance de séances « pratiques » et « professionnelles » dans le cadre d’une progression constante : apprentissage, approfondissement, maîtrise. Les effectifs des Elèves Avocats varient aussi selon les enseignements dispensés pour une meilleure expérience pédagogique : de la promotion d’une centaine d’élève avocats au groupe de 25 EA, à l’atelier de 12/13 EA, ou l’équipe de 4 à 6 EA pour le travail en mode projet par exemple…et en binôme pour les foisonnements.

Ces différentes périodes sont autant d’éléments d’une série qui forme un tout et qui trouve sa richesse dans le large éventail des animateurs : Elèves, Formateurs, Avocats, autres professionnels, avec différents lieux de stage, de formation … et la préoccupation que l’Ecole et l’environnement professionnel ne fassent pas cohabiter deux systèmes d’apprentissage distincts et indépendants sans liens pédagogiques.

La chronologie de la formation est basée sur un principe de cohérence afin de permettre les interactions entre savoirs et savoir-faire des différents modules de formation de la Décision à Caractère Normatif du CNB de façon à respecter une progression dans les apprentissages. C’est pourquoi, dans un ordre bien précis les enseignements sont répartis tout au long de la première période de formation ; cette progression en « fil rouge » prend également en compte le temps nécessaire pour optimiser le travail préparatoire, qu’il soit individuel ou collectif, afin d’intégrer la pédagogie inversée dans les enseignements. Par exemple, le module consacré à la gestion d’un cabinet fait l’objet d’une première approche en e-learning dans le cadre du contrôle continu, avant la mise en application en groupe, avec un mois consacré à la création d’un cabinet par équipe.

Aussi une semaine type propose-t-elle au moins un enseignement de Déontologie - le lundi en principe - puis 2 journées de modules juridiques relevant de la pratique du métier d’Avocat – les mardi et vendredi - et des enseignements « outils » comme l’Expression orale ou écrite, l’Environnement professionnel et la Gestion de cabinet les mercredi et jeudi.

En pratique, un focus particulier est apporté à la sensibilisation des Elèves Avocats à l’écosystème numérique et à la transformation de la profession en raison de la digitalisation des pratiques. Cette sensibilisation a lieu lors du Forum numérique durant une semaine,[2] peu après la rentrée à l’école.

L’enseignement en Déontologie s’articule en deux grandes phases : l’apprentissage en enseignement magistral et la pratique déontologique. L’équipe pédagogique d’IXAD a estimé que les enseignements magistraux devaient intervenir préalablement aux enseignements pratiques afin d’apporter aux Elèves Avocats les connaissances indispensables dans une matière qui leur est jusqu’alors inconnue et non enseignée en Faculté. En réalité, la Déontologie est enseignée de façon transversale tout au long de l’année et irrigue toutes les autres formations d’IXAD

La pratique du métier d’avocat est abordée à la lumière de diverses matières juridiques qui sont toutes obligatoires pour les Elèves Avocats, à savoir : Droit des Affaires, Droit de la Famille, Droit Pénal, Droit Public, Droit Social et Droit de l’Union européenne. Chaque module est pris en charge par un ou deux responsables chargés d’élaborer, construire, coordonner les interventions du module dont il a la charge avec liberté de choix de l’équipe pédagogique de professionnels : avocats, magistrats, notaires, experts comptables… . Ils sont également chargés d’intervenir au début de la scolarité pour exposer aux Elèves Avocats le déroulement des interventions et présenter les modalités du travail personnel attendu. A cette occasion une évaluation est proposée pour permettre aux Elèves Avocats de mesurer leur niveau et de mettre à jour leurs connaissances acquises ou pas à l’Université avant le début des modules. En droit public par exemple, les élèves avocats recevront 4 semaines à l’avance les travaux à réaliser et leurs rôles afin de simuler un conflit et remettre leurs écritures en tant que demandeur, défenseur ou rapporteur général. Le module droit des affaires permet d’intégrer des experts comptables … et au final 3 des 6 matières feront l’objet d’un foisonnement durant 15 jours avec plaidoiries de 10 minutes devant un magistrat et un avocat.

Le management et le développement du Cabinet d’Avocats alternent des enseignements à distance et des enseignements en présentiel. Afin d’apporter à ces enseignements une grande interactivité ainsi qu’un caractère « pratico-pratique », ce module se déroulera pour la première fois en 2019 sous forme d’un challenge, à l’instar des « Juniors Entreprises », aux fins de simulation et modélisation d’un cabinet. Durant 3 semaines les élèves avocats seront sur le modèle du Lab de l’EFB animés par Dan Khon – l’évangéliste de Septeo / Secib - et Elodie Tesseidre- la cheville ouvrière du forum numérique de l’école.

Les Elèves Avocats réunis en petites équipes vont travailler en mode projet pendant près d’un mois, l’objectif étant à l’issue de cette durée de « pitcher » chaque projet devant un jury donnant lieu à un classement.

Accompagner le développement des élèves avocats

L’une des originalités de l’école réside dans la prise en compte du contrôle continu qui intègre la qualité du travail fourni et l’assiduité qui sont sanctionnés par une note finale attribuée par le jury du Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat (CAPA). Dès lors, l’absentéisme a nécessairement une influence sur la note finale, mais le travail réalisé tout au long de la formation est récompensé.

Tous les modules de formation donnent lieu à un suivi pédagogique dans le cadre d’un contrôle continu à l’occasion d’épreuves aussi nombreuses que variées : évaluations écrites et orales, travail individuel et collectif, QCM, rédactions d’actes, consultations, plaidoiries, rendez-vous clientèle, élaborations et restitutions de cas professionnels, évaluations à distance, épreuves dans les conditions d’examen…etc. L’ensemble des éléments relevant des modalités du contrôle continu et de l’assiduité figure dans un Livret Individuel de Formation. Ce dossier contient toutes les évaluations et appréciations des formateurs et des Maîtres de stage ainsi qu’un relevé d’assiduité des 18 mois de formation remis aux membres du jury lors du CAPA.

De même dans un souci de suivi individuel, tout au long du premier trimestre de l’année civile, chaque Elève Avocat est entendu sur son projet PPI, à l’occasion des « rendez-vous PPI ». L’IXAD est allée jusqu’à la mise en place d’une Commission PPI avec à sa tête un Président et un Vice-Président dont les membres sont des administrateurs de l’école ou des membres des équipes pédagogiques. Dès la rentrée, sont organisés 2 Forums PPI, dont l’un est exclusivement consacré aux PPI à l’Etranger ainsi qu’une rencontre avec le représentant de l’EDHEC.

Au cours du second trimestre tous les projets PPI sont ainsi validés et agréés. C’est également à cette période que sont entendus les Elèves Avocats souhaitant effectuer un PPI à l’Etranger en vue de l’octroi éventuel d’une aide financière sous forme de don ou de prêt, l’IXAD étant la première, et l’une des très rares Ecole d’Avocats à octroyer selon les situations une aide financière aux Elèves Avocats effectuant un stage PPI à l’Etranger.

Le suivi d’enseignements en présentiel dans le cadre d’une pré-spécialisation peut entrer dans le PPI comme par exemple un Master 2 Droit professionnel ou un Diplôme Universitaire mais avec 250 heures minimum d’enseignement ou un Mastère en Ecole de commerce. Depuis 2007 un partenariat a ainsi été mis en place avec l’Ecole Des Hautes Etudes Commerciales (EDHEC) pour accueillir jusqu’à une trentaine d’Elèves Avocats soit en alternance avec deux jours de cours à l’EDHEC par semaine et le reste du temps en entreprise ou un « plein-temps ». A l’issu de ces PPI, les Elèves Avocats se verront délivrer un Certificat de management juridique, sous réserve pour eux de valider les matières selon les modalités fixées par l’EDHEC.

Enfin la signature d’un accord avec Euratechnologie va permettre de prendre en compte les élèves avocats entrepreneurs et s’ils sont créateurs d’une start up du droit signataire de la Charte Ethique Open Law pouvoir utiliser leur PPI pour construire leur projet et être incubés.

Pour matérialiser ce suivi rigoureux, un Guide de Suivi du PPI doit être renseigné tout au long des 6 mois dont l’original figure dans le rapport PPI dont la soutenance constitue l’une des épreuves orales du Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat (CAPA).

Entrer dans la vie active

Comme d’autres responsables d’école l’obsession de Karine Losfeld est l’employabilité de ses élèves avocats et cela commence par la capacité à présenter sa candidature. La formation « Management et Ressources Humaines », est ainsi programmée à dessein en début d’année pour évoquer les méthodologies de la rédaction des CV, des lettres de motivation et des entretiens.

Ensuite les élèves avocats doivent suivre un pré-stage de mi-février à début mars pour découvrir l’activité quotidienne de l’Avocat, commencer à confronter les apprentissages pédagogiques et acquis à la pratique professionnelle et à l’avenir utiliser l’expérience vécue en Cabinet lors des périodes de formation à venir. Toujours dans la même logique de « monitoring », une évaluation du pré-stagiaire est effectuée par l’Avocat qui l’accueille et figure dans le Livret Individuel de Formation de l’intéressé. Un carnet de bord est tenu par l’Elève Avocat et sera co-signé par l’Elève Avocat et son Maître de pré-stage puis remis à l’Ecole avec l’agenda détaillé du stagiaire, la liste des travaux auxquels il a participé et leur descriptif juridique … pour figurer dans le Livret Individuel de Formation de l’intéressé. Un rapport d’étonnement est aussi renseigné par les pré-stagiaires leur permettant de récolter des informations qui concernent le fonctionnement d’un Cabinet et les amenant à dresser un inventaire succinct des forces et faiblesses de l’organisation pour faire émerger des solutions et de nouvelles idées qui seront exploités à l’occasion du module « Management et développement du Cabinet d’Avocats et de la vie professionnelle ».

Les élèves avocats peuvent aussi investir dans des stages « découverte » qui ne sont pas obligatoires et donnent la possibilité d’assister aux consultations gratuites de la Maison de l’Avocat ou aux audiences de certaines juridictions comme le Tribunal Administratif ou le Tribunal du Contentieux de l’Incapacité. Même opportunité pour le concours du mémorial de Caen, la médiation avec le CMAP, ou le droit de l’union européenne avec l’Université de Lille.

Les stages en juridiction même s’ils sont fortement demandés font l’objet d’une attention particulière par l’école qui centralise l’offre et la demande tout en accompagnant les initiatives des élèves avocats. De même pour le placement chez les confrères, la région disposant d’un tissus économique favorable pour permettre des stages intéressants quelques soient les spécialités envisagées. De même pour les PPI avec des expériences en entreprises reconnues par le marché du travail.

Laisser le temps au temps

« Ces deux années de changements ne font pas toujours l’unanimité et pas uniquement des ruralistes qui ne savent pas que les agriculteurs sont de plus en plus connectés et digitalisés ! Mais n’était-ce pas la même chose lorsque nous avons travaillé pour la première fois avec la Ligue Professionnelle d’Improvisation de Marc en Baroeul pour améliorer la qualité de la prise de parole en public de nos élèves avocats ? » souligne Karine Losfeld.

Aujourd’hui l’école pourrait encore progresser sur les langues étrangères actuellement en e-learning comme l’a recommandé le CNB. L’école devrait être associée à un projet de Clinique Juridique, l’association des élèves avocats se mobilise dans le cadre des Etats Généraux sur l’avenir de la profession d’avocat engagés par le CNB , l’école pourrait participer aux concours d’innovation dans la cadre de Lille place juridique, l’alternance est difficile à organiser avec l’éloignement de certains ressorts comme Rouen, les MOOC pourraient être plus utilisés, un comité stratégique et pédagogique pourrait être mis en place et le handicap mieux pris en compte… . Mais déjà avoir projeté l’école dans la modernité était une première étape dont la réussite permettra de dérouler la suite d’un programme ambitieux.

[1] Pour être transparent j’ai eu le plaisir de participer l’an dernier à cette expérience avec les jeunes entrepreneurs de la legaltech Izilaw pour animer un atelier « Code le code ? » rebaptisé « Balance ton code ! ». Cette année durant une après-midi nous avons présenté une solution de gestion collaborative de cabinet, puis un outil d’accompagnement des directions juridiques en enfin un atelier d’analyse de 15 sites de Legaltech par équipe de 6 élèves avocats.

[2] Cette année le Forum se déroule du 10 au 16 janvier avec une demi-journée à Euratechnologies l’incubateur FinRegLegal Tech